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La rupture d’Ankara avec Tel-Aviv, ou l’art d’un pouvoir qui se durcit quand il s’use

  • Photo du rédacteur: Anthony Trad
    Anthony Trad
  • 13 sept.
  • 4 min de lecture
Le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan lors d’une session extraordinaire au Parlement à Ankara, le 29 août 2025. Photo AFP.
Le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan lors d’une session extraordinaire au Parlement à Ankara, le 29 août 2025. Photo AFP.

Article publié dans l'Orient-Le-Jour (OLJ), quotidien francophone Libanais, par Anthony TRAD, Analyste géopolitique et fondateur de Stradegy Advisory, le 12 septembre 2025. Lire ici : https://www.lorientlejour.com/article/1477169/la-rupture-dankara-avec-tel-aviv-ou-lart-dun-pouvoir-qui-se-durcit-quand-il-suse.html


« Paix chez soi, paix dans le monde », disait Atatürk. Un siècle plus tard, Ankara ferme ses ports aux navires israéliens, coupe le commerce et filtre son ciel. Alliés d’hier devenus meilleurs ennemis, Israël et la Turquie savent se parler et se punir.


Le 29 août, le ministre des Affaires étrangères, Hakan Fidan, a donné le ton depuis l’Assemblée : « Nous avons complètement coupé notre commerce avec Israël. » Dans la foulée, Ankara précise que l’interdiction vise les vols gouvernementaux et les cargaisons transportant armes et munitions, tandis que les survols commerciaux de transit restent autorisés. C’est la chorégraphie en deux temps désormais familière d’Ankara. D’abord le geste fort et l’annonce maximaliste, puis l’ajustement technique. En face, Tel-Aviv a répliqué en activant l’arsenal tarifaire, avec l’abrogation de l’accord de libre-échange des années 1990 et des droits de douane portés à 100 % sur les importations turques. Comme un semblant de déjà vu ?


Cette fermeté à l’extérieur répond aussi à une fragilité intérieure. Parler haut au dehors, tenir au dedans. Recep Tayyip Erdogan s’emploie à incarner le « protecteur de Jérusalem ». À l’extérieur, il s’agit de regagner l’initiative symbolique face à Riyad, dans une rivalité de légitimité plus que de capacités. À l’intérieur, de répondre à une opinion chauffée à blanc par Gaza et minée par la vie chère, après la défaite municipale de 2024.


Pour la première fois depuis 2001, l’AKP d’Erdogan n’est pas arrivé en tête aux municipales. Le CHP, fondé par Atatürk, conquiert ou consolide les grandes métropoles et pèse désormais la majorité démographique et économique du pays. Au printemps, l’incarcération d’Ekrem İmamoglu, rival national le plus crédible, a déclenché les plus grosses mobilisations depuis des années, accompagnées d’une secousse financière. Une partie de l’électorat islamo-conservateur a glissé vers le Yeniden Refah (plus à droite), vexé par le coût de la vie et l’ambiguïté perçue sur Gaza. L’AKP conserve l’appareil d’État et un socle électoral noyauté par l’ultra-loyauté, mais il n’est plus l’astre unique.


Côté économique, Ankara a tenté un retour à « l’orthodoxie monétaire ». La banque centrale a relevé les taux, puis a desserré à l’été 2025. L’inflation s’est éloignée de ses sommets (75 %) mais demeure élevée. Progrès réel, mais tant que l’indice reste au-delà de 30 %, le pouvoir ne récoltera aucun « dividende social » de la rigueur. Voilà le dilemme d’Erdogan : desserrer pour relancer ou resserrer pour crédibiliser, au risque, dans les deux cas, d’alimenter l’usure. Dans cette équation, le dossier israélien reste un levier politique à faible coût budgétaire tant que l’exécution demeure sélective.


Qui tient les flux tient le tempo. L’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) part du terminal de Sangachal près de Bakou, traverse la Géorgie et débouche à Ceyhan, sur la Méditerranée turque. Le brut azéri y est chargé vers Ashkelon ou Haïfa. Selon les périodes, ce flux couvre un ordre de grandeur allant d’un tiers à deux cinquièmes des besoins israéliens – du carburant des chars au kérosène des avions de chasse, jusqu’au soutage de la flotte. Israël peut se diversifier, mais pas sans coût ni délai. Un simple durcissement procédural à Ceyhan suffit à freiner la machine entière : contrôles de destination plus stricts, incertitudes documentaires, inspections rallongées. C’est l’effet cliquet. Si la Turquie décidait, demain, d’étendre ses entraves aux cargaisons les plus sensibles, l’onde de choc ne se lirait pas dans un communiqué mais dans les stocks des raffineries israéliennes indispensables à l’effort de guerre.


Ami de Trump, adversaire de Netanyahu


Le paradoxe est assumé à Ankara. Proche de Donald Trump, le président turc entretient un canal direct avec Washington, entre coups de fil scénarisés et promesses de « deals ». La levée des sanctions américaines sur la Syrie offre à la Turquie un dividende stratégique. Qu’on s’en félicite ou qu’on s’en inquiète, Ankara a tenu Idleb des années durant, et ce tampon turc a rendu possible, début 2025, la présidentialisation d’Ahmad el-Chareh, mettant fin à cinquante ans de dictature des Assad. Face à Israël, cette carte syrienne s’ajoute à Ceyhan, accroissant son poids dans tout marchandage. Rien d’incohérent. Dans la politique d’équilibre d’Erdogan, Israël devient variable d’ajustement d’une posture plus large, de l’Ukraine aux détroits.


Avec Benjamin Netanyahu, la relation s’est transformée en antagonisme de principe. Le fil s’était déjà tendu, expulsions d’ambassadeurs et invectives publiques, mais l’arrêt des échanges et le filtrage aérien ont installé une logique de sanction. Pire, le mois dernier, Netanyahu a, pour la première fois, reconnu le génocide arménien, heurtant un tabou majeur à Ankara.


Dans l’opinion turque, cette disjonction, amitié américaine d’un côté et rupture israélienne de l’autre, n’est pas perçue comme une contradiction. Elle conforte, au contraire, l’image d’un président qui parle haut au Levant tout en marchandant avec Washington.


Et maintenant ?


Trois scénarios se dessinent pour la relation Turquie-Israël. À court terme, le plus probable est l’inertie sélective. Ports turcs fermés aux navires israéliens (avec réciprocités), filtrage des flux sensibles, transit de ligne maintenu. Israël absorbe le choc par des détours, Ankara engrange un bénéfice politique sans briser sa macroéconomie. Un scénario de durcissement ascendant demeure plausible si Ceyhan devient un point d’étranglement assumé, avec contrôles étendus sur les cargaisons-clés et exigences documentaires renforcées. Résultat ? Onde de choc énergétique en Israël, coût intérieur pour la Turquie. La désescalade transactionnelle reste incertaine mais possible en cas de trêve à Gaza.


D’une manière générale, la Turquie a aujourd’hui moins besoin d’Israël que l’inverse. L’équation anatolienne se résume à gagner la bataille du symbole sans perdre la guerre de la cohérence. Fermer des ports se décrète, fermer des filières se paie. Si Ankara touche vraiment Ceyhan, Israël toussera ; si elle se contente d’un verrouillage sélectif, elle gardera un levier sans fracturer son économie. Tant que le contexte l’exige, le refroidissement restera piloté par Ankara. Une vieille maxime ottomane dit que l’État dure plus que les hommes. Reste à savoir à quel prix.


Analyste géopolitique et fondateur de Stradegy Advisory.


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