La Syrie, à vendre
- Anthony Trad
- 16 nov.
- 8 min de lecture
Par Anthony Trad, Président de Stradegy Advisory, et Analyste Géopolitique Moyen-Orient

Là où tout est à recomposer, tout est à négocier.
En moins d'un an, ce pays, autrefois considéré comme un paria diplomatique, asphyxié par les sanctions et anesthésié par cinquante ans de dictature de la dynastie Assad, s’est mué en “nouvel Éden des capitaux”.
À sa tête, Ahmed al-Charaa, un jeune ex-insurgé devenu président par intérim dont la devise est simple : « Je ferai tout ce qu'il faut ». Animé par un désir de contrôle et de reconnaissance internationale, Ahmed al-Charaa est prêt à tout pour la survie économique d’un pays ruiné et divisée. Sous sa houlette, Damas s’offre une virginité politique à coups de poignées de main et de contrats, laissant derrière elle les cicatrices de la guerre au profit de la promesse de la reconstruction. Les ennemis d'hier sont devenus les partenaires d’affaires d'aujourd'hui.
À la Future Investment Initiative de Riyad, l’homme fort de Damas promet des « opportunités immenses » et assure que la Syrie est « ouverte à tous ». Le message a porté. 28 milliards de dollars d'accords auraient été signés en dix mois, portés par l'enthousiasme du Golfe, l'assouplissement des sanctions par les États-Unis et un regain d’appétit occidental pour l’accaparement d’actifs à prix cassé. Mais la manne pèse peu face aux 216 milliards $ que la Banque mondiale estime nécessaires pour reconstruire la Syrie.
Sous le vernis de la relance promise se cache une vérité plus dure : un État exsangue, une société fracturée, des infrastructures brisées, une économie de guerre mafieuse, et une transition politique mise en scène assortie d'un parlement élu par de « grands électeurs », dont un tiers des sièges est personnellement nommé par al-Charaa pour « corriger » artificiellement la sous-représentation des minorités et des femmes.
Ainsi commence le nouveau chapitre de la Syrie, celui où le fracas des deals tente de couvrir le murmure persistant des ruines, structurelles et sociétales.
Tapis rouge déroulé à Washington
al-Charaa, premier président syrien à être reçu à la maison Blanche et au FMI, et seul ex-djihadiste à franchir le bureau ovale, s’affiche dans une vidéo au style Trump, devenue virale. Sous l’œil des caméras, on l’y voit dribbler un ballon de basket aux côtés des deux plus hauts commandants militaires américains au Moyen-Orient, l’Amiral Cooper (chef du CENTCOM), et le Général Lambert (chef de la coalition internationale contre l’État islamique), deux hommes qui, hier encore, faisaient de lui leur ennemi n°1. Ironique, quand on se souvient que, quelques mois plus tôt déjà, l’ancien patron de la CIA, David Petraeus, déclarait à Davos être devenu « l’un de ses fans », lui qui visitait autrefois al-Charaa en prison en Irak, arrêté pour terrorisme.
Encore une fois avec Trump, dans ces images, la politique cède le pas au spectacle. La Syrie redevient fréquentable sous couvert de realpolitik et de storytelling stratégique. Une véritable « Syrie ouverte aux business ».
Washington, de son côté, mise sur la réhabilitation de Damas pour endiguer l’influence iranienne et rouvrir un marché colossal. En contrepartie, la Syrie rejoindra la coalition anti-EI (cocasse pour un ex-combattant), autorisera l'établissement d'une base aérienne américaine à Damas et, surtout, ouvrira ses efforts de reconstruction aux investisseurs américains.
Pour Charaa, devenu président-entrepreneur, c’est une consécration : convaincre le Congrès d'abroger intégralement le Caesar Act, déjà partiellement suspendue, et décrocher des prêts internationaux pour relancer l'économie.
La diplomatie des deals : Riyad et les capitaux étrangers
Riyad mène la danse là où l’on pensait voir Ankara. En quelques mois, l’Arabie Saoudite s’est imposée comme le moteur de la reconstruction syrienne, convertissant la diplomatie du pétrodollar en une stratégie d'influence régionale.
En juillet, Damas et Riyad ont annoncé des accords d'une valeur de 6,4 milliards de dollars : 3 milliards consacrés aux infrastructures (incluant la construction de trois nouvelles cimenteries) et 1 milliard aux télécommunications et à la cybersécurité. L'agriculture, les services et la modernisation de l’aéroport complètent un portefeuille ciblant directement les secteurs souverains à la rentabilité immédiate – le ciment pour rebâtir, les réseaux pour contrôler. Mais derrière les chiffres mirobolants, la réalité est qu'aucun dollar n'a encore été décaissé.
Pour l’Arabie, investir dans la « nouvelle Syrie » n’a rien de philanthropique. C’est une manœuvre géopolitique calculée pour chasser définitivement l’influence iranienne hors de Damas, sécuriser un corridor vers la Méditerranée et revendiquer une place centrale dans le nouvel échiquier proche-oriental. La Syrie, quant à elle, vend sa survie au plus offrant.
Et parce qu’au Moyen-Orient, les affaires ne se font jamais seules, qui dit Riyad, dit Abou Dhabi, et même Doha, appliquant la même formule déjà testée en Égypte. À Tartous, le géant émirati DP World a signé une concession de 800 millions $ sur trente ans pour moderniser le port stratégique, longtemps géré par Moscou, qui y maintiendrait encore 400 hommes. Plus au nord, à Lattaquié, Damas a cédé son principal terminal méditerranéen au poids lourd français du transport maritime, CMA CGM, dirigé par la famille Saadé, qui renoue avec ses racines syriennes avec un investissement de 260 millions $ en échange de 40 % des revenus du port.
Un retour français confirmé par la venue, le mois dernier, de 44 entreprises, dont Airbus, Accor, Suez, Total Energies, en mission à Damas et Beyrouth sous l'égide du MEDEF International. Une réapparition prudente mais assumée : l’Europe, profitant de l'assouplissement partiel des sanctions américaines sur le secteur bancaire et l'énergie, rentre dans un champ qu'elle avait autrefois déserté.
Pendant ce temps, c’est le port de Beyrouth, jadis poumon commercial du Levant, qui pourrait être éclipsé par l’axe Tartous-Lattaquié, modernisé et sécurisé par des acteurs étrangers.
Pour appâter les investisseurs, Damas déroule le tapis fiscal : exonération totale des dividendes, abolition des « taxes de guerre », plafonnement de l'impôt sur les intérêts à 10 % et un code fiscal unifié destiné à simplifier les affaires. Bref, un eldorado légal dans un pays encore classé à haut risque. Le but ? Compenser la fragilité politique par un retour sur investissement élevé.
L’opportunisme géopolitique : la paix avec Israël
L’expression la plus crue de l’opportunisme d’al-Charaa réside dans ses négociations directes avec Israël. En septembre, il a confirmé que des pourparlers en vue d’un accord de sécurité pourraient aboutir « rapidement ». Dans le nouveau Moyen-Orient des deals, même les ennemis jurés finissent par s’échanger des concessions.
L’accord, supervisé par des business-diplomates Américains, vise à mettre fin aux frappes israéliennes en Syrie et à organiser le retrait des troupes stationnées au sud depuis la chute d’Assad. Modélisé sommairement sur l'accord de désengagement de 1974, il bute encore sur la volonté d’Israël de conserver certaines positions stratégiques, notamment sur le versant syrien du Mont Hermon.
Comme le souligne le géographe Fabrice Balanche, « ce parlement syrien a été élu dans un seul but : signer un traité ». Derrière la façade institutionnelle, le pragmatisme vire au cynisme : Tel-Aviv stabilise sa frontière nord, Damas achète sa légitimité internationale.
Les capitales occidentales, elles, conditionnent déjà la levée complète des sanctions à cette normalisation sécuritaire. Ce troc est la preuve d'un pragmatisme politique absolu où le nouveau leadership syrien est disposé à monétiser la stabilité, même avec son ennemi historique, pourvu que cela rassure les investisseurs.
L’abysse économique
Derrière les séances de photos et les promesses d'investissement se cache une réalité immuable, celle d'un pays épuisé, rongé par ses fractures économiques, sociales et communautaires.
Les pertes de PIB dépassent les 320 milliards, soit l’équivalant de quinze années de croissance. Les salaires couvrent à peine 20 % des besoins réels des ménages ; le chômage culmine à 50%, et quatre Syriens sur cinq vivent sous le seuil de pauvreté. Les réserves de la Banque centrale, vidées par Assad avant sa fuite, sont à secs.
A l’image du Liban, la survie de la population Syrienne repose désormais largement sur les 5-6 milliards $ de transferts annuels envoyés par sa diaspora présente dans les pays Arabes et en Europe.
Dans un effort pour contenir le mécontentement public, le gouvernement d’al-Charaa a eu recours à des solutions rapides populistes, comme l'autorisation d'importer sans restriction des voitures d'occasion, une mesure censée apaiser la rue mais qui a déjà provoqué 3 milliards de dollars de fuite de capitaux. Pire encore, le secteur agricole, autrefois colonne vertébrale de l'économie, est sinistré par une sécheresse prolongée, des terres abandonnées et l'épuisement des nappes phréatiques, laissant craindre une famine latente.
Les « éloges de gouvernance » officielles frisent l'absurde, dans un pays où tout est presque à refaire. En août, le ministre de l’Énergie s’est félicité d’avoir porté le courant de quatre à six heures par jour dans les grandes villes. Cette « victoire » rendue possible uniquement sur l’importation de gaz azéri importé via la Turquie, tandis que l’eau reste rare, souvent impropre à la consommation faute de carburant pour faire fonctionner les pompes. Un État réduit à gérer sa survie… telle est la réalité derrière les communiqués triomphants de Damas.
Fracture sectaire : un pays sous tutelles
Le péril n’est plus seulement économique ; il est démographique et social. La Syrie post-Assad n’est plus un État, mais une carte-patchwork de protectorats qui se chevauchent : turco-saoudien, qatari, kurde et semi-israélien.
À l’ouest, le noyau sunnite d’al-Charaa contrôle les grandes villes (Damas, Alep, Homs, Lattaquié). À l’est, les Kurdes détiennent un quart du territoire mais avec 90% de la petite production pétrolière nationale. Malgré des pourparlers répétés, le gouvernement refuse de leur accorder une autonomie véritable, contraint par le veto du parrain Turque sur tout arrangement fédéral. Au nord, les milices turco-fréristes dominent les zones frontalières, financées par Ankara et Doha. Plus au sud, les Druzes conservent encore leur bastion du Jabal al-Druze, protégés tacitement par Israël, ce qui en fait la seule communauté capable d'autonomie régionale.
Ce morcellement prolonge l’héritage du clientélisme baassiste, qui a longtemps structuré le pays selon des lignes sectaires. L'administration al-Charaa, bien que succédant à Assad, semble répéter les réflexes d'exclusion du passé, tout en islamisant le pouvoir. Le président par intérim cumule les fonctions de chef d’État et de Premier ministre, mais l'autorité réelle revient à une double structure religieuse, où chaque ministère est supervisé par un « sheikh » (un ecclésiastique loyaliste des anciens réseaux islamistes d'al-Charaa) qui doit valider les décisions selon les principes de la charia. L’État s’islamise pour se maintenir, et la citoyenneté devient confessionnelle.
Les fissures sectaires de la Syrie ravivent le spectre d’une guerre civile latente.En mars, la répression d’une insurrection sur la côte alaouite aurait tué jusqu'à 5 000 civils, considéré comme une “punition collective”. Les Alaouites ne croient plus au pouvoir central et beaucoup plaident désormais pour une séparation (« taxim ») territoriale sur la côte. De même, en juillet, des affrontements inter-tribaux dans la province de Soueïda ont dégénéré, tuant 2 000 druzes, entraînant une incursion « salvatrice » israélienne près de Damas, ébranlant la stabilité même promise aux investisseurs.
La minorité chrétienne du pays, désormais comprimés à 1 % de la population, vit dans la peur ou l’espoir de l’exil après l’explosion d’une église à Damas. Les alaouites, tombés à 7%, se sont repliés sur « leurs » enclaves côtières. La démographie régresse à 20 millions, suite à l'exode forcé de 8 millions de syriens qui ont fui le régime sanguinaire d'Assad. Ce qui reste est un prolétariat sunnite rural, l'épine dorsale sociale du pouvoir d'al-Charaa. L'analphabétisme rampant, le mariage des enfants et l'urbanisation chaotique ont créé une bombe sociale et démographique à retardement, dont l'explosion pourrait provoquer de nouvelles vagues migratoires vers un Liban déjà exsangue, qui accueille déjà 1,5 million de réfugiés syriens et espère rapatrier 350 000 personnes faute d'emplois chez eux.
Conclusion
La Syrie de l'ère Ahmed al-Charaa incarne un paradoxe flagrant – un leader prêt à se tordre et à se plier dans toutes les directions pour sortir son peuple de la faim et son pays de l'isolement. Une nation vendue au nom de sa propre reconstruction. Les milliards coulent, les contrats s'empilent, mais la lumière ne brille que 6h/jour sur un État fracturé.
Et pourtant, sous les décombres, persiste une mémoire obstinée, celle d’un peuple résilient que Nizar Qabbani disait « né pour recommencer ». La stabilité de Damas ne sera pas achetée par des capitaux opportunistes à la recherche de projets d'infrastructure lucratifs, mais se rebâtira dans l’inclusion et la dignité retrouvée de ses communautés.
Sans un tel renouvellement structurel, le mirage de la reprise ne fera que préparer le terrain pour le prochain conflit, un conflit qui aura le dernier mot sur les desseins d’al-Charaa et menacerait le Levant d'une fracturation non-maîtrisée.





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